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MONDES SONORES DES HUMAINS ET DES ANIMAUX
(Yannick Dauby)

Quelques réflexions concernant les interactions des mondes sonores humains et animaux

 


Antaxius_pedestris

 

Ornithologie

 

À propos de l'écoute spécialisée des ornithologues, Jean Roché (1) parlait de l'écoute d'individus-oiseaux. Il ne s'agit plus de s'attarder sur l'appartenance à une catégorie d'animaux (une espèce) mais de distinguer l'oiseau écouté de ses conspécifiques grace à son "accent" (localisation géographique), par l'influence des chants d'autres animaux (chez les oiseaux imitateurs) ou encore par les spécificités individuelles (séquences mélodiques "préférées" par cet oiseau). Plus avant, l'ornithologue exercé est capable de décoder le chant de l'oiseau : la connaissance approfondie des chants permet de relever des différences subtiles, expressions de l'état physiologique de l'oiseau, ou encore de percevoir la signification dans le chant lui-même. L'ornithologue se met à écouter un oiseau comme si lui-même en était un. La spécialisation conduit-elle à l'identification à l'objet d'écoute ?
Il serait intéressant de réaliser une série d'entretiens avec des ornithologues amateurs et avancés concernant les opinions personnelles sur le rôle des chants des oiseaux ("pourquoi les oiseaux chantent"), sur les modes d'identification (comment distinguer et compter les individus d'une même espèce), les expériences vécues (contextes d'écoutes influant sur la qualité des observations), etc.
De même, il faudrait mener une étude sur les procédés empiriques et les mécanismes d'apprentissage et de mémorisation des chants d'oiseaux (reconnaissance par imitation, par analogie langagière ou musicale).

    (1) Conférence Festival Manca / Cirm - Nice. Date inconnue.

 

Singes de Kaoshiung


À Taiwan, la montagne de Shou-Shan, près de Kaoshiung (deuxième ville en nombre d'habitants, dans le sud de l'île), héberge une colonie d'un millier de singes à longue queue (espèce à déterminer). Certains groupes de singes descendent jusqu'à une zone abondamment visitée par les touristes taiwanais, lors des week-ends. La rencontre des promeneurs dominicaux et des familles de primates n'est pas sans poser des problèmes liés à la sécurité des parties : vols de nourriture et altercations sont fréquents. Les singes ne sont pas l'intérêt principal de la promenade : c'est avant tout le calme (tout à fait relatif compte tenu de la fréquentation intense de lieux) et la fraîcheur de la forêt qui est recherchée par les visiteurs. Bien souvent ceux-ci ne prêtent guère plus d'une ou deux minutes d'attention aux groupes de singes, avant de poursuivre leur chemin.
Le 12 septembre 2004, une famille de singes était installée prés d'une plate-forme en bois, passage obligé de la promenade. La table et les bancs sous un banyan, ordinairement destiné aux promeneurs, étaient occupés par une cinquantaine de primates, s'épouillant et observant la circulation piétonne. Quelques touristes s'attardaient sur les lieux, tentant vainement d'attirer l'intérêt des occupants des lieux, peut-être dans l'espoir d'une hypothétique communication. Les plus jeunes des singes stimulaient plus la curiosité que les disputes ou galopades des aînés. Cependant, deux d'entre eux se mirent à se poursuivrent en poussant des cris suraigus. À la tension des primates les entourant, s'ajouta celle des touristes : toutes les activités s'interrompirent, et tous les regards suivirent les deux protagonistes. Un promeneur excédé par cette effusion bruyante décida d'intervenir en martelant de sa lourde canne la barrière métallique. Une véritable cacophonie de cris de singes et d'exclamations de touristes s'en suivit.
Un autre phénomène intéressant eut lieu quelques dizaines de minutes plus tard. Une personne âgée, visiblement une habituée des lieux, apporta un sac en plastique que les singes semblèrent reconnaître. Avant d'en sortir des poignées de friandises, la famille de singes se regroupa autour de cette grand-mère accompagnée de ces deux petits-enfants, et entonna une série de vocalisation, avec la bouche presque fermée, sorte de voyelles "hou", à un niveau relativement bas. Le groupe d'humains présent sur les lieux fit silence, en une écoute mi-recueillie mi-inquiète. Les promeneurs arrivant à ce moment manifestèrent tous une prudence inhabituelle.
Alors que la plupart des gestes et des attitudes provocants, parfois menaçants (regard dans les yeux, les doigts pointés vers les visages des primates, les exclamations vocales, les tapements du pied à proximité des animaux ou encore les tentatives d'effrayer volontairement pour se dégager un chemin), de la part des touristes, ne provoquent gère de réactions, certaines manifestations sonores telles que cette volée de coups de canne sur un matériau résonant, provoquent de vives chez les primates. De même, les vocalisations des singes semblent impressionner bien plus profondément les passants que les autres démonstrations corporelles. Les canines exhibées permettent de garder à distance les mains caressantes et s'adresse à un individu unique, mais les cris ou gémissements peuvent parfois immobiliser l'ensemble des humains présents, ils sont des manifestations à l'adresse de tous les primates présents, et finalement replace la distance interspécifique.
Est-ce la très grande proximité physique de ces deux espèces qui a permis aux phénomènes sonores de prendre cette importance ? Les nouveaux comportements peuvent-ils s'expliquer selon les modalités de perceptions auditives et de communication sonore des parties ? Existe-t-il une vocalité commune aux primates humains et non-humains ? Et à l'inverse, quels statuts ont les sons-artéfacts (manifestations sonores requérant l'utilisation d'artéfacts ou d'outils) ?

 

Taipei Botanical Garden


Taiwan, Jardin Botanique de Taipei, le 2 août 2004.
À la tombée de la nuit, la température devenue moins écrasante permet aux citadins de se délasser dans le jardin, ou de parcourir les allées qui abritent des oiseaux aquatiques et terrestres, des batraciens et de nombreux insectes. Les émissions sonores animales et les discussions des promeneurs tissent un entrelacs de stridulations et d'itérations, enveloppées par la rumeur urbaine. Progressivement, une nouvelle texture emplit l'espace. Un grésillement aigu se répand dans le jardin avant de disparaître comme il est venu. Après ce "coup de semonce", les cigales débutent leur chant, en chœur, dans un vacarme assourdissant. Pourtant, les promeneurs n'interrompent ni leurs discussions, ni leurs déambulations, en apparence insensibles à ces cymbalisations.
Un peu plus tard dans la soirée, un groupe d'écureuils se forme dans un bosquet. Les cris de l'un d'entre eux semblent dirigés vers un éventuel partenaire sexuel. Ce sont des émissions répétées, très vives, quasi-identiques et très aiguës. Au cours d'une série de ces cris, l'écureuil augmente l'intensité, le spectre s'élargit jusqu'à ressembler à des aboiements, dans un paroxysme d'excitation (exprimée par les mouvements de queue de l'animal, les sautillements et  la posture tendue). Les cris de l'écureuil attirent quelques badauds, et sont vécus par une passante comme une véritable performance. Interrompant sa marche, elle semble suivre l'évolution et l'amplification des cris, et va jusqu'à applaudir et manifester sa satisfaction à l'issue de la série de cris.
Apparemment, ce n'est pas le crescendo qui a retenu l'attention des promeneurs : la saturation progressive de l'environnement sonore par les cigales, est restée dans le contexte d'un milieu bruyant. Peut-être est-ce la dimension vocale, la forte ressemblance des cris de l'écureuil avec les mammifères domestiques, qui a marqué les auditeurs, captivant leur attention. Les applaudissements, et les commentaires enthousiastes, étaient probablement autant dirigés vers l'animal urbanisé, qu'aux autres passants. Cependant, l'écureuil, grace à ses surprenantes vocalises, a temporairement été considéré comme un familier, un proche à qui l'ont adresse des encouragements. Peut-on en déduire, que l'humain, en tant qu'être linguistique, est plus sensible aux expressions qui s'approche d'un langage ?

 

Batraciens à Daomi


À Daomi, village de la zone rurale de l'ouest de Taiwan, un aménagement offre aux visiteurs une déambulation dans un milieu marécageux qui abrite les deux tiers des espèces de batraciens de l'île. Au cours, d'une session nocturne d'enregistrement de sons animaux, le 10 août, j'ai pu découvrir les grenouilles Siao Hu Wa (Microhyla ornata). Leurs cris, semblables à de petits claquements de bois, se font entendre une fois arrivé discrètement dans leurs lieux d'habitat et après avoir observé un silence, le bruit de mes pas dans la végétation ayant fait taire les batraciens des environs.
Notre guide, un habitant ayant suivi une courte formation concernant l'écologie locale, explique un peu plus tard que bien souvent ce sont les discussions humaines qui sont les moyens les plus appropriés pour provoquer les chants des anoures. Comme preuve de ce phénomène, tout au long de la discussion, les différentes espèces n'interrompent pas leur chant. Et alors, que nous faisions tous les efforts possibles d'immobilité pour "effacer" notre présence des lieux, le guide va à la rencontre des Siao Hu Wa et entame une série de claquements de langues, de syllabes répétées (« Tékékéké »), faisant apparaître avec brio les chants attendus.
Est-ce que ces anoures préfèrent émettre leurs signaux dans un milieu bruyant ? Ou bien les phonèmes des humains, à voix haute, sont-ils perçus comme des émissions semblables aux leurs ? S'agit-il de l'expression d'une certaine forme de curiosité ou d'une erreur d'analyse de la part de ces animaux ? Est-ce que ce phénomène de stimulation sonore des batraciens anoures a lieu avec le crépitement de la pluie, le chant d'oiseaux ou d'insectes, avec le passage des voitures sur les routes des environs ?


Imitations volontaires et ressemblances fortuites


La signalétique sonore du métro de Taipei est assez déroutante. Là où le voyageur européen attend des sirènes, des tintements de cloches synthétiques ou des voix désincarnés, les matériaux employés évoquent plutôt des manifestations animales. Le passage des portails automatiques, lorsque les passagers utilisent les cartes magnétiques d'abonnement (ce qui est la majorité des cas), provoque un bref son électronique. Mais chacun des nombreux portails possède un "bip" réglé sur une fréquence différente. Aux heures de pointes, la profusion de ces signaux sonores ressemble fortement (du point de vue des objets sonores et des formes que crée l'accumulation de ces objets) à un chœur de batraciens anoures Mien Tien (Chirixalus idiootocus), que l'on trouve dans les montagnes de Taiwan. Un autre phénomène sonore a lieu pour dépêcher les passagers de s'embarquer dans la rame de métro juste avant son départ. Ici, c'est un martèlement plus proche morphologiquement des bruyantes et obsédantes cigales que des signaux d'alerte qui tiennent le même emploi dans le métro parisien.
Ces deux ressemblances ne peuvent pas être fortuites : on ne peut croire à une erreur de réglage pour les portails ou un choix inconsidéré pour l'embarquement. Il n'est pas question ici de parler d'une iconicité de sons d'animaux (ces signaux ne représentent pas d'animal), mais peut-être  les "designers" ont-ils découvert des formes sonores plus efficaces ?
Comment les usagers les perçoivent-elles lors du passage dans le métro, ou bien lors d'une écoute décontextualisée ? Les réponses obtenues auprès de quelques personnes interrogées révèlent une grande inattention aux bruits mécaniques du métro, mais dans le langage commun, certaines onomatopées imitant la signalétique dont nous venons de parler désignent l'ensemble du métro.
La taxinomie des oiseaux nous donne quelques indices sur les modalités d'écoute de leur chant : huppe fasciée, pipit, bruant zizi en sont quelques exemples francophones. Les onomatopées qui donne naissance à ces "noms d'oiseaux" sont fonction des langues de transcription : Chiffchaff ou Zilpzalp pour le pouillot véloce, respectivement en anglais et en allemand. Dans quelle mesure peut-on considérer que ces imitations phonétiques sont exclusivement réservées à des fins descriptives et ne sont pas adressées aux oiseaux eux-même ?
Si les appeaux sont eux résolument tournés vers l'animal qu'ils permettent d'imiter, à notre époque c'est plutôt pour les enfants qu'ils sont désormais fabriqués : la chasse aux appeaux n'est plus au goût du jour, et ce sont les marchands de jouets ou d'accessoires "naturels" qui offrent aux acheteurs de se "mettre dans la peau" d'un canard colvert à l'aide de ces instruments.
Les raisons des tentatives d'imitation sonore des animaux sont rarement explicites. Pourquoi une compagnie de téléphones mobiles propose une variété de chants d'oiseaux en guise de sonneries : évocation pastorale répétitive ou morphologie sonore fonctionnelle ? Au XVIIIe siècle, les serinettes permettaient l'enseignement de mélodies spécifiques pour des volatiles chanteurs, dans le but d'écouter ces même mélodies "ré-interprétées" par les animaux. L'apprentissage aux mainates et autres perroquets révèle aussi cette volonté des hommes à écouter leurs propres signaux au travers d'espèces différentes. S'agit-il de remettre en question le statut de tels signaux (fragments de phrases ou de musiques) ou plutôt de se placer devant un miroir déformant, sonore et imprévisible ? Ou bien l'oiseau prend-il la place du singe savant ou de l'ours dressé ?
Certains peuples interprètent (ou interprétaient) les cris d'animaux pour en tirer des présages. Une ressemblance des phénomènes sonores animaux avec les sons des pratiques humaines est mise en évidence et est considérée comme propice, selon le principe d'une pensée d'analogie. Peut-on alors schématiser cette écoute de l'animal en parlant de point de vue anthropocentriste (la perception de l'animal uniquement en prenant pour référent l'homme) ? À l'inverse, chez les Fang du Gabon, certains cris d'oiseaux sont prohibés.
D'ailleurs, les imitations ne sont pas toujours provoquées par l'homme. Ainsi ce jeune geai recueilli après une chute hors du nid, qui participait au quotidien sonore de la maison de la famille qui l'avait adopté. Les miaulements des chats, les bruits de l'électroménager et même le jeu de clarinette inspirent le corvidé, qui essaie de les reproduire. Et aux dires du parent adoptif, le geai aurait même des préférences musicales !

 

Improvisations


Le geai musicien, évoqué ci-dessus, avait ainsi cette curiosité envers les évènements sonores du quotidien familial. Cependant, toujours d'après son parent adoptif, il était possible de créer de véritable moment de partage sonore :

« il existe un dialogue entre lui (elle) et moi. Quand je commence à jouer, elle commence à écouter, très attentivement..penche sa tête.. etc.. Et puis je fais des gammes sur toute la tessiture de l'instrument... et au bout de 5 min... elle fait des vocalises et des arpèges exactement dans la tonalité que je joue.. surtout dans l'aigu et le suraigu... Puis quand je commence à travailler des morceaux (de jazz..) et imite la trompette pour faire (parfois) un genre de deuxième voix... toujours dans la tonalité que je joue... et ce qu'il y a de plus fort, c'est que lorsque je change de tonalité et de mode (par exemple du mode de la mineur en mode de ré majeur..) elle suit les accords... c'est bluffant et amusant.. »

Ce type d'interactions entre instrumentistes et animaux est peut-être un exemple de ce que Dominique Lestel appelle des "communautés hybrides de partage de sens". Si la situation n'a probablement pas la même signification pour les parties concernées (l'humain recherche une hypothétique communication ou considère le résultat sonore d'un point de vue esthétique, mais on ne peut être sûr de ce que recherche l'animal participant), une temporalité est tout de même partagée. Peut-on parler d'une certaine forme de communauté d'écoute, en considérant que ce sont les objets sonores échangés qui imposent cette temporalité ? En quoi les processus cognitifs qui gèrent l'écoute et l'émission sonore des deux parties diffèrent-ils et pourquoi n'empêchent-ils pas ces interactions ?
Parfois, et avec peut-être une certaine naïveté, les musiciens mettent en place de véritables tentatives de communication interspécifique. L'hypothèse retenue est celle d'une modélisation de vocalisations à l'aide de structures mélodico-rythmiques. Ainsi, Jim Nollman n'hésite pas à plonger haut-parleurs submersibles et hydrophones pour jouer de la guitare avec des cétacés ! Malgré les doutes en ce qui concerne une pratique musicale conventionnelle (pourquoi l'échelle dodécaphonique et les ritournelles de blues ?) "au secours" de la bioacoustique, on ne peut contester la réelle curiosité des cétacés et les véritables interactions qui en résultent. L'improvisation musicale peut-être considérée comme une forme de jeu d'écoute, de mémorisation et d'imitations, ou comme la mise en forme instantanée et imprévisible d'un vocabulaire préétabli. Or, il a été révélé que les chants des baleines sont recomposés en permanence selon un jeu d'ajustements et de permutations. Le principe du bricolage dont parlait Claude Levi-Strauss s'appliquerait à ces émissions sonores autant qu'à l'improvisation musicale. Une analyse (zoomusicologique ?) des enregistrements sonores de ces situations d'improvisations en présence d'animaux permettrait peut-être d'en distinguer les mécanismes.


Yannick Dauby, Septembre 2004.

 
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