Cigales vs Autoroute : Derrière la Forêt Communale Fuyang Taipei, Taiwan, le 6 septembre 2005.
Cette page accompagne la dernière piste du CD publié par le label Gruenrekorder, Recorded in the field by... Le texte et l'enregistrement qui suivent ont aussi été publiés dans Revue & Corrigée n°69.
Jacob Von Uëxkull (1864-1944) était un biologiste d'origine estonienne, précurseur d'une certaine éthologie, et a influencé bon nombre de philosophes du XXème siècle. Une de ses théories concernait la manière dont les êtres animés appréhendent leur environnement. Von Uëxkull défendait l'idée selon laquelle les animaux sont enfermés dans des mondes subjectifs, qu'il nommait Umwelt, et au sein desquels les phénomènes perçus possèdent une signification bien distincte d'une espèce à l'autre. Il suffit de songer un instant à ce que représente un pissenlit dans un champ pour une abeille en quête de pollen, pour un enfant qui fait un bouquet, voire pour un chien en vadrouille...
Nous sommes ici au point de rencontre de la cité et de la forêt, le long d'une autoroute. Une sorte de frontière entre ce que l'on pourrait appeler un "milieu naturel" d'une part et les habitations des hommes d'autre part. Mais le promeneur qui s'égare ici se retrouve immergé dans une zone où sons d'insectes et de voitures cohabitent, un unique espace physique agité par les vibrations de l'air. Le chœur de cigales et les moteurs à explosion développent ensemble un niveau sonore intense. Les insectes produisent des sons comme s'ils étaient des mécanismes autonomes, les voitures franchissent le vallon comme des bolides et le flot de décibels qui en résulte évoque les Futuristes du début du XXe siècle, dans leur fascination du bruit et la vitesse. Peut-on assimiler ces cigales à des machines, et partager la mauvaise foi d'un René Descartes (cf. sa conception de l'animal) ? Et s'agit-il d'une confrontation entre Nature contre Culture ? Cette dichotomie semble bien inutile si l'on pense cette distinction en terme d'intentionnalité : peut-on comparer les intentions d'un conducteur qui ne fait que passer à celles d'un insecte qui émet des signaux sonores dans le but d'attirer une femelle ? D'ailleurs, quel est le monde perçu d'une cigale habitant le long d'une autoroute, et quel est celui d'un humain assis dans un habitacle insonorisé et climatisé ? N'y a-t-il vraiment aucun échange de signes entre ces deux Umwelt ?
La répartition de cette espèce de cigales, Pomponia linearis, s'étend du Japon à l'Inde. À Taiwan, on la rencontre assez souvent dans des environnements plutôt bruyants. Parfois, il semble même que leurs cymbalisations (c'est le terme employé pour leurs émissions acoustiques) suivent les variations d'amplitude du bruit de fond. Peut-être ces insectes sont-ils stimulés par les sons des vents puissants dans les branches, des torrents et cascades. Est-il possible qu'ici les vrombissements des véhicules passant sur cette autoroute, participent d'une manière ou d'une autre aux activités sonores de ces cigales ?
Certains sons d'origine animale possèdent une signification au sein des cultures humaines. Citons les cigales méditerranéennes qui évoquent les vacances estivale et certaines boissons anisées, ou le hurlement du loup qui effraie ou émerveille petits et grands. Mais cigales méditerranéennes et loups alpins ne sont probablement pas conscients de ce rôle que tiennent leurs chants. La signification n'est pas partagé, elle est mono-directionnelle.
Dans ce vallon aux abords de Taipei, il serait possible que cette relation asymétrique soit renversée, que les perturbations sonores des humains, ignorant tout des conséquences de leur passage, fasse sens pour ces cigales et influencent leur comportement de reproduction. Pour le plus grand plaisir de quelque promeneur écoutant les cigales, elle-même écoutant l'autoroute...